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Focus #2 : Pierre de fondation du logis abbatial

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Il s’agit d’une pierre calcaire de 31 cm sur 27 cm, épaisse de 10 cm. Sa face supérieure est sculptée d’un blason, comportant un croissant agrémenté de cinq hermines, reposant sur une crosse abbatiale. Autour est gravé un texte : « 1650 / MAGDELAIN / E-DE-LA- / PORT-ABBES ».

Si la sculpture est de bonne facture, le texte est tracé avec maladresse. La profondeur et la hauteur des lettres sont inégales, certaines manquent (le e de Porte et les deux dernières lettres de abbesse) et les mots ne sont pas centrés.

Un couvercle simple de calcaire protégeait la sculpture lors de sa découverte comportant sur sa face supérieure un graffiti peu marqué : « MAGD ».

Le blason représenté est celui de la famille de la Porte, « de gueule à un croissant d’argent, chargé de cinq moucheture d’hermine ». Il ne comporte aucun indice de mise en couleur pour le rouge du fond ou le blanc du croissant, seules les hermines ont été peintes, certainement pour éviter un travail délicat de sculpture.

Madeleine de la Porte est née en 1599. Religieuse en 1619 après avoir été dame de compagnie de la reine Anne d’Autriche, elle devient abbesse de Saint-Jean-Aux-Bois près de Compiègne en 1627 avant d’être nommée à la tête de l’abbaye de Chelles par Louis XIII en 1629. Elle dirige le monastère jusqu’à sa mort en 1671. Sa famille est très proche du pouvoir royal, elle est cousine germaine du cardinal de Richelieu, sœur de Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, maréchal de France (1602-1664).

Durant son abbatiat elle mène à bien un important programme architectural dans l’abbaye : agrandissement de l’enclos de 7 à 48 arpents, principalement au sud des bâtiments pour l’installation de jardins, embellissement de l’abbatiale, nouveaux dortoirs, reconstruction du logis abbatial. Commencé vers 1640, il s’étendra sur une vingtaine d’années en raison des nombreux troubles de l’époque : guerre de Trente-Ans (1618-1648), guerre franco-espagnole (1635-1659), Fronde (1648-1653), épidémies de peste, de choléra ou encore inondations.

La pierre a été retrouvée à l’angle nord-ouest, en première assise du nouveau bâtiment, au pied de l’escalier à vis menant aux caves du précédent logis abbatial, construit dans la première moitié du 16e siècle. Il est probable que cet emplacement ait été choisi afin de permettre à l’abbesse de descendre facilement poser cette première pierre. Selon le manuscrit de Dom Racine (A.D. Histoire de l’abbaye roïale de Chelles, AD77, 8J407, mss, c.1771), la cérémonie a lieu le 2 avril 1651.  

L’écart entre la date gravée sur la pierre de fondation et la date de pose s’explique par le contexte politique de l’époque. En 1648, la Fronde, révolte de la noblesse contre Anne d’Autriche, régente pour son fils mineur Louis XIV, a éclaté. En janvier 1649, le cardinal Mazarin organise le blocus de Paris. Le maréchal de la Porte et le prince de Condé bloquent l’approvisionnement de la capitale par les rivières, dont la Marne. Ils occupent Lagny et Saint-Maur-des-Fossés. La paix de Rueil met fin à la Fronde Parlementaire au mois de mars mais les princes du royaume s’agitent. En janvier 1650, plusieurs sont arrêtés (Condé, Conti et Longueville). Les provinces se révoltent tandis que les troupes espagnoles s’avancent en Picardie. Les religieuses quittent Chelles en août pour se réfugier à Paris, dans une partie de l’Arsenal, mis à disposition par le frère de l’abbesse. Certainement prévue pour 1650, la cérémonie de la première pierre a dû être reportée à un moment de retour à un calme relatif l’année suivante. La construction s’étale ensuite dans le temps, l’abbaye étant de nouveau abandonnée pour l’Arsenal de mars à octobre 1652 alors que les frondeurs occupent Lagny et ravagent les environs. Sans doute le logis n’a-t-il pu être terminé qu’après la fin de la Fronde en 1653.

Si sa naissance a été difficile, il connaitra une postérité certaine. L’abbesse Louise-Adélaïde d’Orléans lui adjoint un avant-corps au début du 18e siècle. Il est vendu à la Révolution, avec une grande partie des jardins, et transformé en maison bourgeoise. La ville l’achète avec son parc en 1937 pour y aménager la mairie, celle de 1862 étant devenue trop petite pour une ville en pleine expansion. Le bâtiment est dynamité en 1944 et est reconstruit dans l’immédiat Après-Guerre. Malgré ces aléas, une pièce du logis abbatial de Madeleine de la Porte nous est parvenue : l’actuelle salle des mariages de la mairie.